Genre et entrepreneuriat agricole

Pilotes : Foued Cheriet (Institut Agro Montpellier), Fanny Lepage (Université Laval), Roland Condor (EM Normandie) et Nathalie Lachapelle (TÉLUQ).

Depuis les années 1990 et plus fortement depuis la dernière décennie, l’entrepreneuriat agricole affirme son positionnement comme champ d’étude scientifique. Plusieurs revues de littérature récentes en ont dressé un point d’étape (Cheriet et al., 2020 ; Condor, 2020 ; Dias et al., 2019 ; Fitz-Koch et al., 2018). L’étude de l’exploitation agricole est ainsi passée d’une approche de l’affaire familiale à celle de l’entrepreneuriat (Condor, 2020). Cette dernière approche considère le rôle de l’agriculteur comme acteur du changement qui adapte son exploitation à un environnement caractérisé par la libéralisation commerciale, les attentes sociétales plus fortes et l’enjeu de durabilité.

Alors que la question du genre a été largement abordée dans la littérature sur l’entrepreneuriat, elle demeure encore sous exploitée dans le milieu agricole. Cette approche est d’autant plus intéressante du fait des spécificités du secteur agricole (Grande et al., 2011) : incertitude inhérente aux processus biologiques, changements structurels, environnement régulé, marchés en croissance, soutiens financiers à l’établissement…

Le rôle des femmes en agriculture est de plus en plus étudié, notamment dans la littérature de la sociologie du travail ou de l’économie agricole, avec de nombreuses applications aux pays en voie de développement ou ciblant des enjeux de durabilité (Lemarchant et Seiller, 2021, Sachs et al., 2016). En France, le mot « agricultrice » n’est apparu dans le Larousse qu’en 1961 et le statut juridique reste flou : agricultrice, cheffe d’exploitation ou d’entreprise agricole, conjointe active et collaboratrice…Dans le milieu agricole, les femmes continuent à subir, probablement plus que dans d’autres secteurs, les stigmates de la discrimination par le genre, à la fois de la part des autres collègues du secteur, des institutions et des acteurs économiques (clients et fournisseurs)[1].

Les manifestations de ces inégalités concernent à la fois les processus d’installation en agriculture, d’innovation, de compétences techniques et managériales, de conduite de l’exploitation, de commercialisation… Elles oscillent entre de la bienveillance condescendante ([franchement, pour une femme, j’avoue que je suis surpris agréablement par vos compétences techniques]… [Ah ce vin est épatant, je ne pensais pas que c’était celui d’une viticultrice!]) à une remise en cause des capacités et des compétences des femmes dans la gestion des exploitations et plus largement celles attendues d’un entrepreneur agricole ([Vous êtes sûre de pouvoir gérer le troupeau toute seule?]…[Est-ce que le patron de l’exploitation, le vrai, est là?]). Pire, parfois ce travail est totalement invisible, y compris dans des modèles « modernes » de néoruraux (Samak, 2017).

Les dernières statistiques agricoles en France (MSA, 2021) font état d’une forte présence des femmes en agriculture et de certaines spécificités relatives à leurs statuts, à l’exercice de leur métier, à leurs caractéristiques socio démographiques et leur représentation sectorielle : 29,5 % des exploitations et des entreprises agricoles sont exploitées ou co-exploitées par au moins une femme, un chef d’exploitation agricole sur quatre est une cheffe[2] ; une femme sur dix est devenue cheffe lorsque son conjoint est parti à la retraite; les agricultrices sont en moyenne plus âgées que leurs confrères;  près de 8 salariées sur 10 ont des contrats à durée déterminée (CDD);  130 000 femmes d’exploitants n’ont pas le statut de non-salarié agricole mais sont néanmoins indispensables à l’entreprise familiale.

Dans le contexte agricole, les inégalités entre agriculteurs et agricultrices se perpétuent. En France, cela se traduit par des disparités salariales et de retraite, des différences de statuts juridiques, des écarts de reconnaissances professionnelles et institutionnelles, des inégalités patrimoniales dans le cadre des exploitations familiales, des conflits dans les transmissions, etc. Le Québec n’échappe pas à cette réalité qui se reflète aussi bien dans les dimensions organisationnelles des entreprises telles que la répartition du travail selon le genre, celles liées à l’accès à la propriété agricole et au financement ou encore dans les difficultés liées à la conciliation travail-famille et au manque de reconnaissance du statut d’agricultrice (Conseil du statut de la femme, 2019; Nguyen, 2021).

La question du statut et plus spécifiquement celui de cheffe d’exploitation demeure : la femme en agriculture est rarement considérée comme une entrepreneure à part entière. Pourtant, les femmes se positionnent en agriculture selon diverses trajectoires et projets d’installation (Tchékémian, 2014) ce qui influence les ressources et compétences dont elles disposent pour mener à bien leur projet (Lemarchant et Seiller, 2021). Alors que plusieurs auteurs convergent vers le besoin d’étudier les entrepreneures comme étant un groupe hétérogène (Alexandre 2016), la littérature sur le genre porte encore largement sur les spécificités des hommes et des femmes en agriculture.

L’objet de cet appel est d’examiner les enjeux de la question du genre sous l’angle de l’entrepreneuriat agricole. Ces enjeux portent d’abord sur les projets d’installation en agriculture : parcours, nature du projet, processus de création et d’innovation, profils des installées, liens avec les institutions de financement et d’accompagnement, stratégies adoptées et difficultés rencontrées…Ensuite, les enjeux portent sur les trajectoires entrepreneuriales : cycle de vie de l’entreprise, stratégies de diversification et pluriactivité, principales étapes, évolution et besoins de compétences, facteurs clés de succès, issues, performance et transmission… Enfin, ces enjeux concernent plus globalement l’adaptation de ces modèles entrepreneuriaux à leur environnement : compétitivité, innovation, prise de risque, financement, apprentissage, durabilité…De même, il s’agira d’inscrire ces réflexions dans un cadre sociétal plus global : réponses aux attentes sociétales, évolution des modèles agricoles, développement économique et égalité et équité sociales…

Les propositions attendues ne sauraient se limiter à des comparaisons entre les « profils entrepreneuriaux » d’hommes et de femmes en agriculture. Nous ambitionnons des analyses approfondies sur l’émergence et le fonctionnement des entreprises lancées et dirigées par des femmes, des études sur les opportunités et les inégalités soulevées par les questions du genre, des comparaisons géographiques et sectorielles ou des monographies originales dans le domaine de l’entrepreneuriat féminin en agriculture. De telles contributions[3] serviraient à explorer en profondeur à travers une lecture entrepreneuriale, la question du genre en agriculture.

Références bibliographiques

  • Alexandre L. (2016). Typologie des entrepreneurs, une approche par le genre, Revue de l’Entrepreneuriat, 15 (3), 109-127.
  • Cheriet F., Messeghem K., Lagarde V., Mc Elwee G. (2020), Agricultural entrepreneurship: Challenges and perspectives. Revue de l’Entrepreneuriat, 19 (4), p.13-29
  • Condor R. (2020). Entrepreneurship in agriculture: a literature review. International Journal of Entrepreneurship and Small Business, 4 (40), p. 516-562.
  • Conseil du statut de la femme. (2019). Les femmes en agriculture. Cultiver les possibles. https://www.csf.gouv.qc.ca/publications.
  • Dahache S. (2010). « La singularité des femmes chefs d’exploitation ». In Hervieu Bertrand, Mayer Nonna, Muller Pierre, Purseigle F., Rémy J., (eds). Les mondes agricoles en politique. Paris, Presses de Sciences Po. pp. 93-110.
  • Dias C., Rodrigues R. et Ferreira J. J. (2019a.) What’s new in the research on agricultural entrepreneurship? Journal of Rural Studies, (65), p. 99-115.
  • Fitz-Koch S., Nordqvist M., Carter S. et Hunter E. (2018). Entrepreneurship in the Agricultural Sector: A Literature Review and Future Research Opportunities. Entrepreneurship Theory and Practice, (42), p. 129-166.
  • Grande J., Madsen E. et Borch O. (2011). The relationship between resources, entrepreneurial orientation and performance in farm-based ventures. Entrepreneurship and Regional Development , (23), p. 89-111.
  • Lemarchant, C., & Seiller, P. (2021). Agricultrices. Travail, genre et sociétés, 45(1), 25 -30. https://doi.org/10.3917/tgs.045.0025
  • MSA (2021), L’emploi féminin en agriculture : Une présence essentielle, une reconnaissance perfectible, Paris, mars, 6p.
  • Nguyen, A. (2021). Pour une gestion féministe des fermes : entrevue. À bâbord !(88), 40-41.https://www.erudit.org/en/journals/babord/2021-n88-babord06213/96490ac.pdf
  • Rieu A., Dahache S. (2008). « S’installer comme agricultrice : sur la socialisation et la formation sexuée en agriculture ». Revue d’études en agriculture et environnement, 88 (3).
  • Sachs, C. E., Barbercheck, M. E., Brasier, K. J., Kiernan, N. E., & Terman, A. R. (2016). The Rise of Women Farmers and Sustainable Agriculture. University of Iowa Press. https://doi.org/10.2307/j.ctt20p57gr
  • Samak M., (2017), Le prix du « retour » chez les agriculteurs « néoruraux» : Travail en couple et travail invisible des femmes, Travail et Emploi [En ligne], 150,  avril-juin, mis en ligne le 11 juillet 2019, URL : http://journals.openedition.org/travailemploi/7523
  • Tchékémian, A. (2014). Être agricultrice en France au xxi e siècle: la reconnaissance du statut d’exploitante agricole. Études rurales, (193), 61-77.

Autres références à consulter (à titre indicatif) :


[1] Voir à cet effet une excellente bande dessinée « Il est où le patron ? », publiée par une dessinatrice et un collectif de paysannes : Maud Bénézit, Les Paysannes en Polaire, Edition Marabulles, 2021.

[2] Elles sont près de 107 100 cheffes d’exploitation ou d’entreprise agricole, soit 24,3 % des chefs en 2019, en forte augmentation depuis une vingtaine d’année (9 % en 1999 selon Dahache, 2010). Néanmoins, la proportion est désormais de 5,2 % pour les cheffes d’entreprises agricoles.

[3] Une sélection des meilleures contributions sera proposée à la revue Systèmes Alimentaires-Food Systems (Revue classée HCERES). Cette dernière gardera toute la latitude sur la gestion du processus éditorial (évaluation et acceptation).